«One month in 1848»

Brompton, 6 August 1848
J’ai voulu ma chère sœur, écrire pour toi nos souvenirs de ces tristes journées que nous avons traversées ensemble, du 22 février à la fin de mars ; il y a eu dans ce mois de quoi remplir bien des années et j’ai pensé que tu aimerais dans dix ans d’ici à retrouver une trace des émotions, des inquiétudes et des joies que nous avons éprouvées. Je sais qu’en disant mes impressions, je dis à peu près les tiennes, car comme nous l’a dit Mme Tastu{{1}}[[1]]Amable Voïart, née en 1798, devenue Mme Tastu en 1816, femme de lettres dont le premier recueil de poésies, de sensibilité romantique, a paru avec grand succès en 1826. FG la prit sous sa protection alors qu’elle côtoyait la misère. En 1840, elle remporta le premier prix de l’Académie française, qui avait mis au concours l’éloge de Mme de Sévigné.[[1]] « Nous avons même foi, même espoir, même amour » ; et j’aime à penser que plus tard, que nous soyons séparées ou réunies, tu auras du plaisir à voir ce petit cahier écrit par une personne qui t’aime plus qu’elle ne le dit, peut-être plus que tu ne le crois.
Je commence donc mon récit au 23 février 1848. Mon père avait désiré la veille que nous ne restassions pas au ministère le mardi ; il s’attendait à du bruit devant l’Hôtel et le craignait pour ma grand-mère. Nous avons donc quitté la maison mardi à neuf heures du matin pour aller passer la journée chez Madame Lenormant{{2}}[[2]]Les Lenormant étaient des proches de FG. Amélie Cyvoct, épouse de Charles Lenormant, a été élevée par sa tante, Juliette Récamier. Son mari était conservateur de la bibliothèque royale. Ils eurent trois enfants : Juliette, Paule et François.[[2]] ; nous comptions revenir dîner avec lui ; nous n’y sommes jamais rentrés ; on était si rassuré le matin par la nouvelle que les députés n’iraient pas au banquet{{3}}[[3]]La Campagne des Banquets désigne une série d’environ 70 réunions organisées dans toute la France entre 1847 et 1848 par les réformateurs pour demander un élargissement du corps électoral et s’opposer aux décisions prises par le gouvernement conservateur de François Guizot. L’interdiction d’une de ces réunions, qui devait se tenir à Paris le 14 janvier 1848, est à l’origine de la révolution de février 1848 qui entraîna la chute de la Monarchie de Juillet et le départ du roi Louis-Philippe.[[3]], que nous trouvions absurde de quitter notre maison et que nous nous moquions fort de la précaution que prenait mon père, de nous faire emporter nos diamants et notre or. Nous arrivons chez Mme Lenormant et la trouvons très souffrante ; nous étions parties Henriette et moi avec bonne-maman, Guillaume était allé au collège et Mlle Wisley{{4}}[[4]]Gouvernante anglaise de Pauline et Henriette.[[4]] ne devait venir que plus tard.
Sur notre chemin du ministère{{5}}[[5]]Le ministère des Affaires étrangères se trouvait 9 bd des Capucines.[[5]] à la rue des Petits Champs, nous remarquons la parfaite tranquillité des rues ; impossible de distinguer une différence entre l’attitude des ouvriers ce jour-là et celle de chaque jour ; on voyait de temps en temps quelques groupes lisant les proclamations du Préfet de Police ; du reste une parfaite tranquillité la première partie de la journée se passe très paisiblement ; vers une heure vient M. Génie{{6}}[[6]]Auguste Génie, né en 1794, avocat toulousain, secrétaire général de la Haute-Garonne puis chef de cabinet de FG, ministre de l’Instruction publique à partir de 1832 et depuis lors son homme de confiance, maître des Requêtes au Conseil d’État.[[6]] qui nous dit qu’on est venu faire un peu de bruit devant le ministère ; rien de sérieux. Nous voyons plusieurs personnes, Mme Grandpierre{{7}}[[7]]Fanny Guyot est la deuxième épouse du pasteur Jean-Henri Grandpierre, né en 1799, originaire de Neuchâtel, membre actif du courant évangélique et pasteur de l’Eglise réformée des Batignolles. [[7]], Coste{{8}}[[8]]Jean Victor Coste, né en 1807, médecin spécialiste d’embryologie, titulaire depuis 1837 de la chaire d’anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle, professeur d’embryologie au collège de France depuis 1844.[[8]], Meurand{{9}}[[9]]Joachim Meurand était un camarade de classe de François, le fils aîné de FG, mort en 1837. Il resta lié aux Guizot toute sa vie.[[9]], mon oncle{{10}}[[10]]Maurice de Vaines, demi-frère de sa mère Eliza.[[10]], tous disent que les rassemblements sont peu nombreux et composés en grande partie de gamins de Paris qui ont l’air de jouer. Quel jeu ! Mlle Wisley and Juliette Lenormant went out and came back to us very quiet; it wasn't a riot, the day ended without us learning anything worrying; however, in the evening we received a note from my father telling us to sleep at Mrs Lenormant's; he thought it wasn't over and that it was better to stay where we were; he wasn't wrong; this was only the beginning.

On Wednesday morning, Georges brought us another letter from my father, telling us that he had slept with the Duc de Broglie and that he hoped to see us again in the evening; nothing new during the night; a few attempts at barricades in the suburbs; we had breakfast, then came the same friends as the day before, (Mlle Wisley et Guillaume nous avaient rejoints le mardi matin). Nous restons tous attendant les nouvelles et voyant avec quelqu’inquiétude des bandes d’hommes armés commencer à circuler dans les rues, à quatre heures. M. Lenormant rentre très troublé et nous apprend que le Roi a renvoyé son ministère ; ceci nous étonne fort et nous voyons avec grand chagrin la faute énorme qui venait d’être commise, faute qui a peut-être décidé de la Révolution. Pendant le dîner, viennent M.M. Herbet{{11}}[[11]]Né en 1813, Edmond Herbet, secrétaire particulier de Guizot à l’ambassade de Londres en 1840, est depuis 1845 sous-directeur des affaires commerciales au ministère des Affaires étrangères. [[11]], de Carné{{12}}[[12]]Comte Louis de Carné, né en 1804, entré dans la carrière diplomatique en 1825. Il fut député du Finistère de 1839 à 1848. Catholique libéral, politiquement proche de Molé mais rallié à FG en 1847, il collabore à la Revue des Deux Mondes and Correspondent, qu’il avait contribué à fonder.[[12]], de Lavergne{{13}}[[13]]Léonce Guilhard de Lavergne, né en 1809, nouveau député du Gers, sous-directeur et chef de bureau de l’Amérique et des Indes au ministère des Affaires étrangères. [[13]], tous bouleversés par la nouvelle du changement de ministère et fort inquiets de ce qui allait le suivre. M. Rousset{{14}}[[14]]Camille Rousset, né en 1821, professeur d’histoire suppléant au collège de Bourbon, est répétiteur auprès des enfants de Guizot.[[14]], Meurand arrivent aussi très tristes. À neuf heures et demie nous voyons M. Libri{{15}}[[15]]Guillaume Libri, d’origine italienne, collaborateur de FG au ministère de l’Instruction publique, professeur de mathématiques au Collège de France, membre de l’Académie des sciences, inspecteur général des bibliothèques, bientôt convaincu de vols de livres rares.[[15]] et M. Hamon{{16}}[[16]]René Amédée Hamon, né en 1814, auditeur de 1re classe au Conseil d’Etat en 1846, est détaché e, 1847 au cabinet du ministre des Affaires étrangères Guizot. [[16]] ; une discussion pénible force Mlle Wisley to leave us in the evening, to her great regret and ours; she is leaving with M. Coste to go and sleep with her friends, the Fauquets, who live in the rue de la Chaussée d'Antin. A few moments before she left, we had heard the shooting in front of the Ministry of Foreign Affairs, and we were all extremely agitated. That evening was one of the most painful of that painful week. As he left, Mlle Wisley, having arrived at the boulevard, was prevented from crossing by the cavalry regiments that were arriving and was obliged to go up the streets to the rue Montmartre. At ten o'clock we went to bed exhausted by the day, very worried, but not anticipating what the next day would bring in terms of grief and anxiety.
I can say that we didn't sleep a wink that night; we slept with our dear good mother, Henriette and I, in the living room, Guillaume in the library next door. Towards midnight, we heard a hardware shop opposite the library being broken into; a gang of young men had come there to buy gunpowder and weapons. I was very tired and agitated and I can't tell you what effect these rifle butts and furious shouts had on me, making us jump into our beds. A fairly calm hour passed, and then we were once again shaken by the noise of the barricades being erected on all sides around us; during the night the Rue de Richelieu was cut off by thirty barricades; the recall or the general was beaten at every moment. It was a night I shall never forget for the rest of my life; what anxiety! What suffering!
Le jeudi matin à 6 heures nous nous levons et nous sommes terrifiés par la quantité d’hommes armés et de gardes nationaux avec eux, qui passent à chaque instant ; ils crient « Vive la Réforme » ; beaucoup d’entre eux crient même « Vive la République » et toujours : « À bas Guizot ». La veille au soir on avait forcé tout Paris d’être illuminé et rien ne peut être plus sinistre que ces cris : « Des lampions, des lampions » mêlés à la Marseillaise, au « Ça ira », au « Mourir pour la Patrie ». On voyait dans les bandes les figures les plus sinistres, même ça et là quelques femmes ; pauvres créatures égarées qui sortaient si tristement du rang d’humilité et de paix où Dieu les a placées. Rose et son mari viennent à huit heures le jeudi matin, elle pleine de courage et de volonté, nous racontant comment elle avait passé la nuit à soigner des blessés établis dans les salons du rez-de-chaussée au ministère, dans ce salon bleu où le vendredi d’avant deux cents personnes venaient féliciter mon père de tous ses succès récents et où le dimanche 20 nous étions si heureusement réunis, écoutant Meurand et mon oncle nous chanter mille folies, après un dîner fort gai ; nous ne craignions, ni les uns ni les autres, qu’on nous aurait étonnés si on nous avait dit que le dimanche 27 nous serions séparés sans nous être même dit adieu pour être si longtemps sans nous revoir. Nous aurions traité de fou et de prophète de mauvais augure celui qui nous aurait fait une semblable prédiction et nous n’aurions pas plus cru à ses discours que les Troyens à ceux de la prophétesse Cassandre. Je ne peux pas me rappeler sans tristesse toutes les moqueries faites sur ce banquet et cette émeute annoncée depuis si longtemps : « les voies de Dieu ne sont pas nos voies et ses pensées ne sont pas nos pensées ». Nous croyions encore le jeudi matin aller nous établir à notre petite maison de la rue Ville l’Évêque et le soir nous ne songions plus qu’à quitter la France. Que de choses en un jour, que d’années en une heure ! À onze heures le jeudi, vient M. Coste, tout bouleversé et paraissant épuisé. Il venait de traverser la place de la Concorde au milieu d’une foule énorme de troupes, d’insurgés, de curieux et il était très inquiet. Après le déjeuner, il repart nous laissant dans une angoisse qu’augmentaient à chaque instant les cris forcenés des troupes d’insurgés qui se précipitaient vers les Tuileries ; tous étaient armés, les uns de fusils ou de pistolets, les autres de piques et de sabres ; des hommes, des jeunes gens, des enfants ; nous quittions un moment la fenêtre puis une nouvelle bande en passant, nous y ramenait ; chaque troupe avait un drapeau rouge ; combien nous nous réjouissions alors de la surdité de notre pauvre grand-mère, elle aurait tant souffert d’entendre ces cris qui lui auraient rappelé des jours auxquels ceux qui s’écoulaient alors ne ressemblaient que trop. Vers deux heures, M. Coste revient et nous dit qu’il vient d’entendre parler dans les rues de l’abdication du Roi ; nous ne voulons pas y croire. Il sort de nouveau et revient sachant positivement l’abdication et disant que la République était proclamée. Que d’événements depuis le matin. Avec quelle rapidité le torrent avait débordé et qu’il est triste de penser qu’en quelques heures, quelques milliers d’insensés ont détruit ce qu’il avait été si difficile d’établir : la paix et le bonheur de la France et ont proclamé, contre la volonté du pays, une forme de gouvernement qui depuis quatre mois n’a donné à la France que de la misère et de la honte. Vers trois heures et demie viennent M. Plichon{{17}}[[17]]Charles-Ignace Plichon, 1814-1888. D’abord avocat saint-simonien, il fut chargé par FG en 1841 d’une mission en Orient, puis élu député du Nord en 1846, où il a d’importantes affaires et maire d’Arras. [[17]] et M. de Lavergne ; tous deux sortaient de la Chambre où ils avaient été témoins de la scène terrible qui venait d’avoir lieu ; ils avaient vu l’héroïsme et la noblesse de Mme la duchesse d’Orléans, le courageux dévouement de M. le duc de Nemours. Mais à quoi servaient l’héroïsme et le dévouement ? Le malheureux peuple égaré n’écoutait que la voix de ceux qui l’entraînaient à sa ruine et séduit par les folles théories des uns ou les doctrines corruptrices des autres, chassait un Roi qui avait donné à son pays dix-huit ans de gloire et de prospérité et exilait des hommes qui employaient au service de leur patrie tout ce que Dieu leur avait donné de talent, de courage et de sagesse.
M. Plichon et M. de Lavergne se mettent à pleurer en nous voyant et j’ai eu besoin de bien de la volonté pour ne pas les imiter ; tant d’émotions m’avaient brisée, mais je sentais que ce n’était pas le moment de pleurer. Ma grand-mère était épuisée par de si violentes secousses et nos larmes lui auraient fait tant de mal. M. Grandpierre vient et nous fait une prière qui nous redonne à tous un peu de courage. Pauvre M. Grandpierre ! Sa chère petite fille venait de tomber malade et depuis lors, elle a constamment souffert jusqu’au moment où le Seigneur a eu pitié de ses pauvres parents et l’a reprise à Lui. Quelle douleur ! Nous voyons un peu plus tard M. Rousset et Meurand ; ces chers amis étaient atterrés ; nous entendions passer dans la rue les insurgés qui revenaient du pillage des Tuileries ; chacun portait au bout de son fusil ou de sa pique un trophée de son triomphe ; les livrées du Roi, les chapeaux des gardes municipaux, si horriblement massacrés à quelques pas de nous, au poste du château d’eau, les robes, les mouchoirs de la Reine ou des Princesses. C’était navrant ! Et mon père ? Qu’était-il devenu ? Voilà ce que nous pensions avec angoisse, ce que tous nos amis nous demandaient. Avait-il pu se sauver ? Avait-il été à la Chambre ? Ou aux Tuileries ? Nous n’avions pas eu de nouvelles de lui depuis la veille au soir, pas un mot depuis qu’il nous annonçait le changement de ministère ; alors il avait tout prévu. À cinq heures, nous voyons Béhier{{18}}[[18]]Né en 1813, Louis Béhier, camarade de classe de François fils, était le médecin de famille des Guizot.[[18]] et M. Lemoinne{{19}}[[19]]John Lemoinne, né en 1815 à Londres de parents français, est entrée en 1840 au Journal des débats, où il est rédacteur en chef, chargé de la politique intérieure.[[19]]. Quel changement depuis que nous les avions vus ! Le lundi encore ils avaient déjeuné avec nous et quoique tous deux fussent assez inquiets, qu’ils étaient loin de prévoir ce qui arriverait. Béhier était dans un état d’abattement extrême ; M. Lemoinne bien triste. Pendant cette horrible journée, notre bonne amie Mme Lenormant était dans son lit, très malade et naturellement, dans une agitation qui augmentait beaucoup la gravité de son mal. Pauvres amis ! Que de peines nous leur avons donné ! À sept heures et demie nous nous mettons à table ; c’était bien pour la forme car Guillaume et François{{20}}[[20]]François Lenormant, né en 1837, fils de M. et Mme Lenormant. [[20]] ont seuls touché au dîner. Le soir, nous voyons encore quelques personnes, de nouveau M. de Lavergne, M. Herbet, Meurand, tous venant nous demander des nouvelles de mon père et par leur inquiétude ajoutant à la nôtre déjà si grande. Quelle angoisse ! Dieu seul sait toutes les pensées qui ont traversé nos cœurs, nous n’osions nous parler de ce qui nous intéressait le plus. Je n’oublierai jamais la figure de ma grand-mère pendant cette soirée, elle était étendue sur le canapé du salon, son corps était brisé, sa force physique ne pouvait résister à une telle journée, mais quelle force d’âme ! Quel admirable calme ! Quelle foi ! Quelle confiance en Celui auquel elle avait cru ! C’était entre ses mains qu’elle remettait le fils de tant de prières et de tant de larmes, le père des trois enfants agenouillés devant elle et qui ne trouvaient comme elle de repos que dans la prière. On a dit avec vérité dans le Journal des débats, It is during trials like these that we discover the depths of the heart, and nothing makes us appreciate hearts better than to see them at the moment of great suffering! I really felt this during the days of this Revolution when we received so many proofs of affection and devotion, when we learnt to rely on people whom we did not believe to be true friends. At nine o'clock, we went to bed, thinking we wouldn't sleep for a moment and very worried about what would happen during the night; we expected everything from these unfortunate people left to their own devices at the moment of such a surprising triumph and we feared that Paris would be looted or set on fire.
Grâce à Dieu, la nuit fut tranquille et nous étions si fatigués que nous avons tous bien dormi ; nous avions besoin de prendre un peu de force pour le vendredi qui a été si plein de souffrances et de difficultés. Le vendredi matin, à peine étions nous réveillés qu’arrive M. Plichon ; il venait pour savoir des nouvelles de mon père ; à cette question : « où est M. Guizot ? », il fallait toujours répondre que nous n’en savions rien. Puis vient Cornélis de Witt{{21}}[[21]]Cornélis de Witt, né en 1829, camarade de collège de Guillaume, épousera Pauline en 1850.[[21]] qui raconte à Guillaume le pillage des Tuileries, ensuite M. Coste, M. Rousset, M. Grandpierre qui vient nous dire de la part de Mlle de Chabaud{{22}}[[22]]Rosine de Chabaud-Latour, née le 15 septembre 1794 à Nîmes, était très liée à Mme Guizot et l’avait assistée dans ses tâches éducatives auprès d’Henriette, de Pauline et de Guillaume. Pendant la Terreur, son père, Antoine de Chabaud-Latour, avait été caché avec André Guizot dans la maison des Bonicel. Ils s’enfuirent l’un et l’autre, mais André Guizot fut arrêté et guillotiné.[[22]] qu’elle nous accompagnerait partout où nous irions, car alors on ne pensait plus à la rue Ville L’Évêque ; c’était à quitter la France qu’il fallait songer. Nous ne sommes pas surpris de l’offre de notre chère amie, nous comptions sur elle, mais je ne peux pas dire quel repos et quelle joie cela a été pour moi que cette offre, cela a été un moment de bonheur au milieu d’un grand chagrin. Vers midi, viennent mon oncle, Meurand etc. À trois heures, M. Delahante{{23}}[[23]]Agé de 33 ans en 1848, Adrien Delahante (fils) avait fondé une banque à Paris et acquis des actions de la Compagnie des chemins de fer du Nord. Séduisant, il vivait en célibataire recherché (dont par la tragédienne Rachel). Son père, également prénommé Adrien, receveur général des finances du Rhône avait prété de l’argent à Louis-Philippe et était ami des Lamartine.[[23]]. Il venait pour nous emmener ; il voulait nous faire partir tous les trois, Guillaume et nous, par le chemin de fer du Havre, le soir même. Cette proposition nous met dans un trouble, dans une anxiété terrible ; nous ne savions quel parti prendre. On se décide à le prier d’aller chez le duc de Broglie savoir ce qu’était devenu mon père. Il part ; pendant son absence vient Mlle de Chabaud. We were so happy to see her! We asked her to be ready to leave in the evening. What hours! I didn't know what to think or do. The idea of leaving this mother, who obviously couldn't leave with us, the sight of her grief and worries, were doing me terrible harm, and if I had a little courage and willpower, it was from the goodness of God that I received them; on my own, I was good for nothing. The three of us spent two hours sitting or kneeling before our mother, embracing her, trying to console her, reading her one of God's promises of mercy from time to time, and praying with her at all times. At five o'clock, Mr Delahante returned. He had not found the Duc de Broglie, so we had to decide without knowing where my father was, without his advice; we had to judge for ourselves what to do. On the one hand, we were pushed to leave by Mr Delahante and Madame Lenormant, who thought it essential for my father's peace of mind; on the other, we were held back by our own hearts, which bound us to this old and exhausted mother who had been so much to us. There was a moment when it seemed to me that all my judgement had gone and that I wouldn't be able to make up my mind. However, we gave in to the prayers and advice of our friends and resolved to leave that very evening at ten o'clock. Mr Delahante was to pick us up and take us to the railway, while Mr Meurand was to take Mr Delahante and Mr Meurand to the railway.lle de Chabaud.

J’ai eu bien plus de repos quand ce parti a été pris. Il n’y a rien de pire dans un moment pareil que l’incertitude ; il nous restait, cependant, un bien grand poids ; rien de mon père, pas un mot de lui depuis le mercredi soir. À six heures nous voyons arriver M. Piscatory{{24}}[[24]]Théobald-Émile Arcambal Piscastory, 1800-1870, député d’Indre-et-Loire depuis 1832, diplomate, ami de Guizot.[[24]]. Il nous a semblé voir un sauveur, car il savait où était mon père. Il a dit à bonne-maman que mon père était parti mais il a emmené Henriette dans le salon d’après et il lui dit qu’il n’était pas parti, qu’il ne partirait peut-être pas de quelques jours, mais que pour nous il n’y avait pas à hésiter, qu’il fallait aller en Angleterre le plus tôt possible, que ce serait pour mon père un grand repos que de nous savoir là. La soirée se passe bien, bien tristement. Avant le dîner Henriette avait dit adieu à M. Lemoinne, à M. Rousset etc. Chaque moment qui s’écoulait nous rapprochait de la séparation et je ne me lassais pas de regarder, d’embrasser cette mère à laquelle il faudrait dire adieu. M. Plichon, M. Coste viennent, en les quittant, nous leur serrons la main pour leur faire comprendre que c’était la dernière fois ; Meurand vient, Mme Lenormant arrange avec lui tous les plans pour le départ ; comme il était triste ! Nous attendons jusqu’à onze heures moins un quart M. Delahante. Nous croyions prendre le train du chemin de fer de onze heures du soir et nous ne comprenions pas ce retard. Il arrive avec M. Berry. Le chemin de fer était coupé ; on n’en dit rien à ma grand-mère et nous nous préparons à partir. Les préparatifs n’étaient pas longs à faire, car pour tout paquet, nous mettons dans la giberne de M. Delahante des bas et des mouchoirs. M. Berry se charge de Guillaume, pauvre enfant qui était si triste de quitter tant d’amis et son collège. Son chagrin me faisait mal, quoiqu’il le montrât bien peu. Nous lui disons adieu, puis à notre mère, à toute cette famille à laquelle nous devions tant, à ma chère Rose qui fondait en larmes, à plusieurs de nos domestiques qui étaient là et dont la plupart nous a donné des preuves de dévouement que nous n’oublierons pas. C’est une de ces minutes qui comptent pour des heures dans la vie, qu’on se rappelle toujours, mais qu’on ne raconte jamais. Je pars avec M. Delahante, Henriette avec M. Lenormant. Il faisait un temps affreux et nous traversons le boulevard par une pluie battante ; nous sommes obligées de passer par dessus plusieurs barricades. Henriette n’ayant pas pris le même chemin que moi, en franchit une très haute et s’entend dire par les hommes qui la gardaient « prenez garde à vos pieds, Madame ». Cette phrase dite par des hommes armés, coiffés de bonnets rouges et gardant avec des torches les barricades produisait un singulier effet. Il y a dans le peuple français un mélange bizarre de politesse et de grossièreté. J’arrive chez M. Delahante à onze heures et demie, très mouillée, très fatiguée et bien triste. Je croyais trouver une femme pour nous recevoir ; je ne sais pourquoi nous nous figurions qu’il était marié et nous sommes très troublées en arrivant de voir qu’il n’est pas marié. Henriette vient dix minutes après moi. M. Lenormant nous quitte. En le voyant partir, il m’a semblé que le dernier lien se brisait et que nous étions abandonnées complètement à nous-mêmes. M. Delahante, par une précaution bien inutile, nous fait travailler avant de nous coucher, à démarquer le peu de linge que nous avions. Nous nous sentions très mal à notre aise dans ce petit salon, toutes seules avec un jeune homme que nous avions vu très rarement. C’était très embarrassant, mais que faire ? Nous ne pouvions qu’attendre. À minuit, M. Delahante nous quitte ; nous nous couchons. Il nous avait donné sa chambre et avec une délicatesse charmante, il est allé passer la nuit au corps de garde. J’étais si fatiguée que j’ai dormi cette nuit-là, Henriette pas du tout. Le samedi matin à sept heures, nous nous levons, espérant bien partir dans la journée. Nos robes, jupons, etc. étaient si crottés que nous passons plus d’une heure à les brosser. Nous nous habillons, nous coiffons à grand peine ; c’était la première fois. Vers dix heures, M. Delahante vient nous voir et nous quitte pour aller chercher un moyen de nous faire partir. Nous déjeunons dans notre chambre. Il nous défendait d’aller dans le salon et nous enfermait au verrou. À deux heures il revient ; pas de moyen de partir ce jour-là. Voyant cela nous le prions d’aller chercher Mlle de Chabaud or Mlle Wisley. It was impossible for us to stay alone with him any longer and it was difficult to tell him. At last he understood and sent for Mlle Wisley. What a pleasure it was for us to see her again. We had been separated for three days, and what days they were! They seemed like years.
Le samedi se passe ; le dimanche matin nous persécutons M. Delahante pour nous faire partir ; il y était peu disposé. Nous étions très inquiètes de l’idée que mon père pourrait arriver en Angleterre nous y croyant trouver et nous savions combien il serait tourmenté de ne pas nous y voir. Et puis ces heures, ces journées passées dans l’inaction matérielle la plus complète, tandis que l’esprit était si agité, le coeur si préoccupé, étaient tellement pénibles qu’il nous semblait que le voyage, en nous obligeant de penser à autre chose nous ferait du bien. En voyant, le dimanche matin, passer sous les fenêtres les personnes qui se rendaient à la Rédemption{{25}}[[25]]Église luthérienne de la Rédemption.[[25]] (la maison de M. Delahante est rue Chauchat, 17), mon cœur se serrait ; je pensais que le dimanche d’après je serais bien loin de tous mes amis et je ne peux pas dire combien cette journée a été triste. M. Delahante ne revient que pour le dîner ; il avait passé sept heures à la Grande Revue and consequently had been unable to arrange for us to leave. He asked our permission to dine with us; this scruple would have amused us if anything could have amused us at that moment. In the evening, he gave us the great pleasure of going to ask Mr Berry to bring Guillaume to us. We are very, very happy to see our dear brother again; he was as bored as we were in his solitude and, like us, was in a great hurry to leave. We went to bed at eleven. On Monday morning, we begged Mr Delahante to see if he could find a way for us to leave France. The day passed without us seeing him again. Nothing was more painful than this uncertainty, this impossibility of knowing what we were going to do an hour later.
Finally, at five o'clock, Mr Delahante returned and told us that we would be leaving in the evening. One of his uncles, the commander of the Senlis National Guard, had come to spend the day in Paris and Mr Delahante had said to him: «Providence has sent you; you are going to take Mr Delahante to Paris.lles Guizot. His uncle accepted the proposal with a kindness that we shall never forget. We sent for the essentials from Mme Lenormant, telling her that we were leaving that very evening. M. Berry brought Guillaume to dinner to bid us farewell, and at eight o'clock we climbed into M. Charles Delahante's carriage, without, so to speak, M. Adrien Delahante having allowed us to thank him for all the friendship he had shown us and the care he had given us. We took an English passport with us and Mr A. Delahante gave us a man we trusted, who had been very helpful, to accompany us as far as Boulogne. We crossed Paris. The barricades were being torn down and cars were once again making their way through the streets. My heart sank with every step that took us a little further away from our mother and all the friends we had left behind without even being able to say goodbye to them. Our journey went very smoothly and at two o'clock in the morning we arrived in Senlis, at the home of Mr C. Delahante, where we were to spend the night. The door was opened by a maid who was still rubbing her eyes and who was obviously very disturbed to see three women she had never seen before arrive at this hour. Mrs Delahante was, of course, in bed, and as we crossed the garden to get to the house, Mr Delahante warned us not to make any noise for fear that his wife might think she heard thieves and fire a pistol at us through the window; the prospect was not very pleasant, so we entered as quietly as possible, into a large house which might have been beautiful if it had been well arranged, but which was very cold, very damp and looked very uncomfortable. We were taken to Mr Delahante's room where a fire was lit for us with great difficulty while beds were being prepared. After waiting for half an hour, we went, Mr. Delahante and I, to our room.lle Wisley went to bed on the first floor and the two of us on the ground floor in a large room that looked as if it had never been lived in. At half past three we went to bed in a very damp bed, but we were so tired and so tired that we couldn't sleep. sleepy that we soon fell asleep. On Tuesday morning, at nine o'clock, the maid came to wake us up; as we had to pass for Englishwomen, we spoke to her in Anglo-French jargon, but it seems that our accent was rather strange, because the maid said to her mistress «ah, Madame, you can tell they are Englishwomen; they speak a Gascon». We got dressed and at half past ten we went downstairs for lunch. We found Mme Delahante downstairs, who welcomed us with touching kindness and affection. During these days of hardship we had moments of real consolation, finding in people we hardly knew a sympathy that did good to our deeply sad hearts.

At midday, Mrs Delahante, Mrlle Wisley and I got in the car to go to Creil (a station on the Chemin de Fer du Nord, two leagues from Senlis). When we got to Creil, we entered the waiting room, which was too pompous a name for the dirty little room it was. The troops garrisoned at Creil filled the 1re All the travellers were in the same room; even if there had been no soldiers there, was it not necessary in the early days of the republican regime to have that touching fraternity which would abolish all distinctions, destroy rank and fortune and establish complete equality between the rich and the poor, the learned and the ignorant, the philanthropist and the convict? We waited for an hour in this room which contained, apart from us, only people of the lowest class: women of the people, very dishevelled children, a few soldiers who smoked their pipes while occupying in turn the only chair there was in the room, peasants and a very ugly, very dirty and very talkative man, who made great speeches about Louis Philippe, Guizot and the Republic and said that they were very stupid to believe that their Republic could work in France, that a King was needed. One hour was a long time in such company, obliged to remain standing, to listen to all the speeches and to endure the smell of coal and pipes which combined pleasantly. Finally we went outside to sit down, despite the very cold wind; anything was better than the waiting room. At half past two the train finally arrived. It was the first to leave since the insurgents, now our masters, had cut the rails and burnt the Asnières bridge. We hurried to find seats and found three in one carriage; we needed four. As we turned round, we saw Mr Plichon leaving for the North; he let the Duc de Liancourt off, who was kind enough to give us his seat and prepared to ask us some very embarrassing questions, or to say things to us that were too friendly for the place. Mlle Wisley, wanting to cut things short, said to him: «Well, we are going to Boulogne and how do you do? He replies without hesitation: »Very well thank you«, which leads us to assume that he knows English.
We got into the carriage and managed to give the Duc de Liancourt back his seat. In the carriage with us were two young girls who appeared to be English, a very sick young man and an elderly lady, all of them of the same party. At Liancourt the Duke left us and we remained in complete silence. All three of us were reluctant to talk and, not wanting to speak English in front of people who would have immediately recognised our bad accent, we preferred to keep quiet. We arrived in Amiens at half past five, in dreadful weather. There we met Mr Plichon, who told us that instead of taking the branch line to Lille as he had intended, he would accompany us to Boulogne. At first we refused, but the offer was made with such simplicity and friendship that there was no way we could not accept it, and Mr Plichon sent his servant to his brother in Bailleul to tell him not to wait for him for a few days, and came with us to a hotel where we were to dine and wait for the train to Boulogne, which was not due to leave until midnight. We had a very bad dinner there, to the great despair of Mr Plichon who could not console himself with seeing us dine on beef in the form of jugged hare and other such dishes. In the evening we had the idea of going to see the cathedral, which has a great reputation, but the rain prevented us from doing so and we stayed at the Hôtel de France. At ten o'clock, Mr Plichon decided that he wanted us to have some tea; we asked a servant for some, who replied as confidently as if caravan tea had been at his disposal, and ended up bringing us two kinds of tea that were very bad and tasted even worse, because, as Mr Plichon put it, it was more like wormwood than tea.
At half past eleven we went to the station, after an energetic struggle between Mr Plichon and Tissot (Mr Delahante's servant); both wanted to pay for dinner. Tissot defended himself so vigorously with the phrase «Monsieur, when it comes to orders, I only know Mr Delahante's» that Mr Plichon was forced to give in and admit that Tissot was the only man he had ever met who was more stubborn than he was. We waited quite a long time at the station; finally at half past midnight we boarded the train and took a carriage for the five of us, designed to hold eight people. By all sorts of tricks, we continued to be the only owners of it as far as Abbeville and we did this part of the route, Mlle Wisley, Henriette and I, very comfortably stretched out. At Abbeville, two gentlemen came to disturb us. At three o'clock in the morning we arrived at Neufchatel; there the railway stopped and we had to get into the little omnibuses that took passengers to Boulogne. We rushed towards these small, very inconvenient vehicles; we managed to get into one of them, where there were soon infinitely more people crammed in than there should have been on a regular basis. Henriette had a large Englishman next to her, not at all a gentleman, who had certainly drunk a lot of gin or whisky and who was particularly keen to know where we were going and where we had come from.


After a very unpleasant two-hour journey, we entered Boulogne. We were told that the first liner was leaving at half past six; it was half past five. There was no time to lose. We set off from where the omnibuses stop in the pouring rain. At the beginning of March (it was the 1er March) it wasn't daylight yet at half past five and we headed for the police station where we were given a permit to embark. The rain was lashing us in the face, the wind was closing the only umbrella the five of us had, it was very cold and everything contributed to stopping us in our tracks and making this journey very difficult. Mr Plichon gave me his big white burnous to wrap myself in; Henriette put on the tartan shawl that Mr A. Delahante had given us, and so guaranteed, we continued our walk. After six o'clock, we arrived at the office; our passports were checked and we were given our embarkation permit. Mr Plichon presented his passport, but was told that it was only for the interior and that he could not be given a permit. This upset us greatly, as Mr Plichon absolutely wanted to come with us as far as London. So what should we do? We got Tissot to give us a permit to embark, as his passport for England allowed it, and we left the office to go to the liner. On the way Mr Plichon and Tissot changed passports, Tissot not having to accompany us to England had no need of a permit to embark and we boarded the Malle liner which we were told would be leaving in a quarter of an hour. We settled in quite comfortably, hoping to fall asleep before the liner left. We were just starting to sleep when we were rudely awakened and told that the liner would not be leaving for another hour or two and that we had to hurry and get on another ship that would be passing by. We left in a hurry, accompanied by the Commissioner of the Republic, who was very unhappy about this change and complained a lot about having to run in this dreadful weather. The fact is that it was very bad. Our feet were wet and we weren't very happy with the change. We barely had time to get on the liner as it was leaving, when our two overnight bags were thrown over us and we went into the women's cabin, where we were completely seasick for three hours; the sea was very bad and for our first passage, it was a bit rough. Our poor friend Mlle Wisley was having veritable attacks of nerves, so much was she suffering, and the moans of the women around us only added to the unpleasantness of our own suffering. I was very ill, but I don't understand why people say that if you were to throw yourself over the bridge, they wouldn't object. I'm perfectly sure that I would have objected in all sorts of ways, and I used to find the strength to get up and look at what Mlle Wisley and Henriette. However, I suffered a lot and, when I got off the liner, I was very exhausted and very pale when I looked at myself in the little mirror in the cabin, probably to give the women the pleasure of finding themselves much uglier than usual. I saw myself very ugly and very changed, so I took the liberty, even in the midst of my fatigue, of making fun of Mr Plichon, who kept saying «Poor angels! I hoped and still hope that angels are much prettier than we were then.

We are on our way to cab at Royal George's Hotel, We left our modest overnight bags, which certainly didn't contain any contraband, in the care of an extremely polite young customs clerk. Once at the hotel, we started to recover and we were able to wash up completely to our great satisfaction, as we were not very presentable after this trip. We had lunch, or rather the rest of the company had lunch without me; I was still too ill. We rested and at two o'clock we left the Royal George, I told the master our name, so that my father would know as soon as he arrived that we were in England. Still no news from him. God only knows what those days of anguish had been like! We left for London on the two-hour train. At Folkestone station we were greeted by a vigorous «hurra» from the master of the Royal George, who wanted to say goodbye.
We arrived at London Bridge, the railway landing stage. There we found a railway employee who told us that there was still no news of the King or my father and gave us the news. The master of the Royal George had said our name in Folkestone, so we were treated with all sorts of respect on the way. We take a cab and we're off to Bryanstone Square, to Mr. Broadwood's, to whom Mlle Wisley had written to ask him to reserve a flat for us. It was dark (seven o'clock) and we found the city immense, but very sad and dark. At Bryanstone Square we were told that Mr Broadwood was in Scotland. A great disappointment. We had counted on him. Mr Plichon told us about a small hotel he knew in Manchester Street. We went there and with great difficulty found a flat. It was as ugly and cold as could be. We were given a very English dinner, after which Mlle Wisley and Mr Plichon went out to take a letter to Mr Broadwood to tell William, who was due to arrive in Bryanstone Square, where we were. They came back at ten o'clock and found us both alone in this big sitting room, very sad and tired. Until then I had needed all my strength and I had not lacked it, but this evening I was more despondent than I can say. I felt completely isolated and abandoned, and the very sad flat we were in did nothing to revive me. We went to bed.
The next morning, 2 March, after breakfast, we saw Mr Tom Broadwood enter, who, having recognised his brother's handwriting as that of Mlle Wisley, came to see us. We told him we didn't know where to stay or what to do while we waited for my father. He replied with that perfect English simplicity: «But why don't you come and stay at Bryanstone Square? Mlle Wisley agreed and we told him that we would come and settle in during the day. It was a great rest to feel that we had a home to come to. home. Nous voyons M. de Rabaudy{{26}}[[26]]M. de Rabaudy est le chancelier, c’est-à-dire le secrétaire général, de l’ambassade de France à Londres. Il est déjà en poste quand Guizot devient ambassadeur. Après la révolution de 1848, il semble avoir été mis en disponibilité. En effet, en juillet 1849, Henry Reeve intervient auprès de Tocqueville ministre des Affaires étrangères pour qu’il soit réintégré dans la fonction publique.[[26]] et Lady Alice Peel{{27}}[[27]]Alice Kennedy, fille du douzième comte de Cassilis, née en 1805, est l’épouse de John Peel, frère cadet de l’ancien Premier ministre. Elle est liée depuis longtemps avec Dorothée de Lieven et par là avec FG. [[27]], qui nous font du bien par leur amitié. Il y avait eu la veille huit ans que M. de Rabaudy avait vu mon père arriver à Londres comme ambassadeur ; on pouvait bien dire avec vérité « Que les temps sont changés ! » Vers deux heures, nous quittons Ford’s Hotel et nous allons faire quelques emplettes à Londres. M. Plichon nous dit adieu et part pour retourner chez lui. Il a été pour nous pendant ces jours l’ami le meilleur et le plus dévoué et cela dans un moment où les preuves d’affection nous étaient si précieuses. Nous revenons à Bryanston Square : toujours rien de mon père.
Le lendemain nous voyons beaucoup de monde. Enfin le soir à six heures, M. de Rabaudy arrive avec la nouvelle de l’arrivée de mon père à Douvres ; elle était dans un journal anglais. Nous ne pouvions pas la croire. M. de Rabaudy nous dit qu’il va au chemin de fer attendre l’arrivée du train. Combien j’ai demandé à Dieu de nous soutenir si cela devait être une fausse espérance. Un peu plus tard, viennent M. Libri et M. Panizzi{{28}}[[28]]Anthony Panizzi, né en 1787 près de Modène, ancien carbonaro installé en Angleterre depuis 1822, est entré au British Museum, dont il dirige la bibliothèque, en 1831. Il joue également un rôle politique. [[28]] ; tous deux venaient de voir le journal et espéraient bien que c’était vrai. Nous osions à peine nous laisser aller à le croire et pourtant le coeur est si disposé à croire ce qu’il espère ! Nous nous mettons à table, tous écoutant le moindre bruit. À sept heures, une voiture s’arrête devant la porte ; mon premier mouvement est de me lever et de dire « c’est lui ». Mlle Wisley, Henriette ne veulent pas me laisser regarder. On entend des pas dans l’antichambre. On ouvre la porte. C’était bien lui. Mon dieu, Toi seul sais ce qui s’est passé dans nos coeurs pendant ce moment de bonheur comme il y en a bien peu dans cette vie. Je ne peux rien dire là-dessus ; je ne peux décrire l’instant où nous avons été dans ses bras ; c’est un souvenir qui est entré trop profondément dans mon âme pour que je le raconte. Mais, comme le disait mon père un moment après « il y a de bien grandes compensations dans la vie, les plus grandes joies après les plus grandes douleurs ». « Mon père, mon père » nous ne pouvions que dire et répéter cela en le regardant. Il était bien pâle et bien fatigué ; il avait tant souffert ! Son voyage avait été, grâce à Dieu, très facile. Après être sorti le jeudi 24 du ministère de l’Intérieur vers une heure, il avait été caché par Mme Duchâtel{{29}}[[29]]Eglé Paulé, fille du premier lit de la générale Jacqueminot, devenue Mme Duchâtel en 1839.[[29]] chez une portière de la rue Vanneau. Le soir, Mme de Mirbel{{30}}[[30]]Aimée de Mirbel, née en 1796, miniaturiste de grand talent, épouse de l’illustre botaniste Charles François de Mirbel. [[30]] était venue le chercher et l’avait habillé en femme pour l’emmener chez elle. Là, elle l’a caché et soigné avec une amitié infatigable jusqu’au mercredi 1er March, where he left with a friend who took him to Brussels on the Northern Railway as his valet. There my father was out of danger and at Ostend he took the steamer to Dover. He was not recognised en route, even though he waited an hour and a quarter at the Gare du Chemin de Fer du Nord in Paris, as the train that was due to leave at seven o'clock did not leave until quarter past eight. I cannot think of those sad days without crying out from the bottom of my heart with the psalmist: «My soul, bless the Lord and do not forget a single one of his benefits».
My father arrived on Friday 3 March, at seven o'clock in the evening. On Saturday 4th, at half past six, we were having dinner when our brother arrived, and we weren't expecting him at all. Dear Guillaume! All that was missing from our joy was our mother. But to see her again, we had to wait another fortnight. It was on Thursday 17th that she came to London with Mlle of Chabaud. She had endured the journey perfectly and was not very tired. What a joy it was to see her again, and how good of God to allow us to see her before taking her back to Him. Her first words as she embraced my father were «Now I can die in peace».

We had rented a small house and on Saturday 19th we moved to Brompton where we still are. That day we were sad to part company with Mlle Wisley whom we love so much and who has been so devoted to us in times of trial as well as in times of prosperity. There have been many sacrifices during these weeks and I don't want to count all the regrets. The first week we spent here was very quiet; our good mother was well enough and although she was a little lonely in this foreign country, she seemed happy in our midst. However, at the end of the week, she began to feel tired and to cough; her cold worried us a little. But by Thursday, she was much better and we felt very reassured. On Tuesday morning, as she was getting dressed, she said to Henriette: «Hurry up and get dressed, I'm tired, I want to sit down». She went downstairs to the living room. Henriette and I were getting dressed when Mlle de Chabaud came to call us, because she was very shivery and in a lot of pain. We try to warm her up. The day passed. At five o'clock Dr Holland, whom my father had sent for, arrived. He thinks it's not very serious, but says he can't vouch for anything. During the night Mlle de Chabaud and Henriette looked after Granny. She was rather better. Dr. Holland came on Wednesday around noon. He ordered a few little remedies during the day. Bonne-maman, who had taken our room, got up a little and stretched out on the sofa. She was no worse for wear. During the night of Wednesday to Thursday, she suffered quite a lot of stomach pains and tightness. We were very worried; she was agitated and, although very patient, was nowhere to be found.
Miss Hallam{{31}}[[31]]Julia Hallam est la fille d’Henry Hallam, historien anglais d’opinion libérale dont FG avait publié en 1828 une traduction de l’Histoire constitutionnelle d’Angleterre et qui était devenu, à l’occasion de l’ambassade de 1840 et surtout durant l’exil de 1848-1849, un ami très proche.[[31]] vient me chercher pour me promener le jeudi à deux heures et nous allons voir Mme Austin{{32}}[[32]]Sarah Taylor, 1793-1867, épouse de John Austin, traductrice célèbre. Elle vécut en France de 1843 à 1848.[[32]] ; elle revient avec nous à Brompton, toujours si bonne et si dévouée. À quatre heures le Dr. Holland vient. Il trouve notre mère plus mal et dit même à Mme Austin qu’il n’y a plus d’espoir. Tant d’angoisses et de chagrins avaient consumé le peu de forces physiques qui restaient à cette femme tellement éprouvée. C’était une lampe qui s’éteignait doucement. La nuit du jeudi au vendredi a été bien pénible. Mon père et Mlle de Chabaud took it in turns to stay up. Bonne-maman suffered from a very painful restlessness. During the night, Mlle de Chabaud would repeat to her over and over again some passage from the Bible; she would read psalms to her, including psalm CXXI. Our mother found strength and submission in this, and said to Mlle de Chabaud: «I'm going away very happy; I know whom I have believed in. On Friday, life passed quickly; but she suffered very little and nothing, nothing in the world can convey the expression of joy and peace on her face. She still saw us at two o'clock; she often called for Guillaume; in life, as at the moment of death, he was her great preoccupation. Right up to the last moment, she retained all her faculties, but at four o'clock she could no longer see and could hardly hear.lle de Chabaud came to her bed and said: «Dear friend, you recognise me, don't you? The Lord Jesus is with you». She half-opened her dying eyes and her gaze said more than any words could. There was an unspeakable confidence and happiness in that farewell look; it seemed as if she was already seeing the Saviour who was holding out his arms to her. At half past seven she fell asleep in the Lord's arms, and her last breath was so sweet and peaceful that we, who were kneeling beside her bed in silence and meditating in the presence of the angels of God who had come to take the soul of our blessed mother to Heaven, did not hear it. Henriette, who was holding her hand, was the only one able to catch her last breath, which was neither painful nor distressing. The Spirit of God was in our midst, in that room of death, and however great the trial, however painful the separation, we could say from the bottom of our hearts: «Blessed are the dead who die to the Lord. Yes, says the Spirit, for they rest from their labours and their works follow them».